
Travailler de nuit, dans le calme et la lenteur, permet de prendre vraiment le temps avec les résidents. C’est dans ces moments-là qu’on peut véritablement écouter, être là pour eux, sans la pression de la journée. Et c’est encore plus vrai lorsqu’il s’agit d’accompagner un résident en fin de vie.
En EHPAD, la fin de vie fait partie de notre quotidien. Contrairement à l’hôpital, où les soins palliatifs sont souvent encadrés par des équipes spécialisées, nous, soignants en établissement, accompagnons nos résidents jusqu’à leur dernier souffle, avec les moyens et le temps qui nous sont donnés.
1. Quand commence l’accompagnement palliatif en EHPAD ?
Les soins palliatifs ne concernent pas seulement les derniers jours de vie. L’accompagnement commence bien avant, dès que la fin devient prévisible. Cela passe par :
- Une évaluation de la douleur et du confort : adapter les traitements, les positions, l’environnement.
- Une écoute attentive des besoins et des envies : certains résidents veulent parler, d’autres juste sentir une présence.
- Une collaboration avec les familles : les aider à comprendre, à accepter, à être présents selon leurs possibilités.
2. Apaiser sans s’acharner : trouver l’équilibre
L’un des dilemmes majeurs en soins palliatifs est de savoir jusqu’où aller. Faut-il continuer une hydratation artificielle ? Jusqu’à quel point maintenir une alimentation orale ? Ce sont des questions qui se posent, parfois douloureusement, à l’équipe soignante et aux familles.
- L’objectif n’est plus de guérir, mais de soulager. Chaque soin doit être réfléchi en fonction du confort du résident.
- Le toucher devient un soin à part entière. Une main posée sur l’épaule, une caresse sur le front peuvent apaiser plus qu’un médicament.
- Les silences comptent autant que les mots. Parfois, être là, simplement, est la meilleure chose à offrir.
3. Le rôle du soignant : entre technicité et humanité
Nous, soignants, sommes en première ligne. Nous voyons la respiration ralentir, les mains se refroidir, le regard se voiler. Nous sommes là pour ajuster un oreiller, humidifier des lèvres, rassurer une famille. Et parfois, nous sommes les derniers témoins d’une vie qui s’éteint.
Quand le temps me le permet, je m’assois auprès du résident et je lui tiens la main. Ce geste simple, presque instinctif, est parfois le seul qui reste. Il apaise, il dit « vous n’êtes pas seul ». Parfois, le regard s’accroche au mien. D’autres fois, la main se serre faiblement en réponse. Et puis il y a ces moments où le silence parle à notre place, où l’on reste là, dans la pénombre d’une chambre, en veillant.
Mais comment accompagner sans s’abîmer soi-même ?
- Se soutenir entre collègues. Parler, partager, exprimer ce qui nous touche.
- Accepter que l’on ne peut pas tout porter. Certaines fins de vie sont plus difficiles que d’autres, il faut savoir poser des limites.
- Ritualiser, pour ne pas banaliser. Prendre un moment pour fermer les yeux du résident, remettre son drap, lui dire un dernier mot.
4. La place des familles : entre douleur, déni et accompagnement
Chaque famille réagit différemment face à la fin de vie d’un proche. Beaucoup sont dans le déni, refusant d’admettre que le moment approche. D’autres demandent à être appelées dans les derniers instants, ce qui est difficile à estimer et peut être une source de frustration pour elles comme pour les soignants.
Certaines familles choisissent de rester aux côtés de leur proche jusqu’au bout. En tant que soignants de nuit, nous faisons en sorte de les installer au mieux, de leur apporter du réconfort, une boisson chaude, une couverture. Nous sommes là, en retrait, mais présents.
D’autres n’arrivent pas à rester ou ne veulent pas voir le dernier souffle. Dans ces cas-là, nous devenons les derniers témoins, les derniers visages que le résident aperçoit avant de partir. C’est une responsabilité lourde, mais aussi un honneur silencieux.
5. La toilette mortuaire : un dernier geste d’humanité
Le protocole veut que nous touchions le moins possible au corps après le décès, mais en réalité, les familles souhaitent souvent que ce soit nous, les soignants du quotidien, qui préparions leur proche une dernière fois.
Et pour nous aussi, c’est une manière de dire au revoir. Faire une toilette soignée, lisser les draps, mettre une tenue propre, peigner les cheveux… Ce n’est pas juste une tâche à accomplir, c’est un geste de respect. C’est offrir à la famille une dernière image apaisée, digne.
C’est aussi un temps pour nous, un moment de transition. Nous parlons parfois à voix basse, nous échangeons un regard avec un collègue. Nous refermons la porte avec douceur, et dans cet instant-là, nous sentons que nous avons accompli quelque chose d’important.
Accompagner la fin de vie en EHPAD, c’est accepter l’imprévisible, apprendre à être là sans vouloir à tout prix « faire ». C’est une partie du métier qui demande autant de cœur que de compétence. Et même si chaque départ laisse une trace, il nous rappelle aussi pourquoi nous faisons ce métier : pour être présents, jusqu’au bout.

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