Travailler en EHPAD, c’est bien plus que prodiguer des soins. C’est accompagner, écouter, rassurer. C’est entrer, souvent sans s’en rendre compte, dans l’intimité de vies qui s’éteignent doucement. Et c’est aussi, inévitablement, encaisser. Encaisser la fatigue, les deuils, les moments où l’on voudrait juste poser le tablier et souffler un instant.

Quand le cœur prend tout

Il y a ces départs qui nous marquent plus que d’autres. Ce résident dont on devinait la fin proche, mais qui laisse un vide immense une fois la chambre vide. Cette femme qui nous appelait « mon enfant » et dont l’absence sonne comme un silence brutal. Ce patient dont on savait qu’il n’avait plus personne, et dont on était le dernier regard bienveillant.

Et puis il y a les moments durs qui s’accumulent. Les familles en détresse, parfois injustes dans leur douleur. Les collègues à bout, l’équipe qui se serre les coudes tant bien que mal. Les nuits où l’on fait semblant que tout va bien, parce que de toute façon, il faut tenir.

Une toilette qui marque à jamais

Lors d’une toilette avec l’infirmière, une dame se met à tousser et… oups, elle est morte. L’infirmière me regarde et dit : « Mireille, elle est morte. » Je me vois lui répondre, presque instinctivement : « Mais tu es sûre ? » Comme si mon esprit refusait d’accepter l’évidence. Ces instants où la vie s’arrête d’un coup sont d’une brutalité saisissante, et pourtant, on doit continuer.

Ces solitudes qui pèsent

Ce qui me marque encore plus, ce sont ces résidents que l’on retrouve sans vie, seuls dans leur lit, partis sans accompagnement. Ils s’en vont dans un silence pesant, sans main à tenir, sans dernier regard échangé. Ces découvertes sont des chocs que l’on garde en soi, ces départs solitaires qui laissent un goût amer, une sensation d’inachevé.

Une fatigue qui ne se voit pas

La fatigue physique, on la connaît bien. Mais la fatigue émotionnelle, elle, est plus insidieuse. Elle s’installe en silence, alourdit le pas, brouille les pensées. Parfois, elle nous vole même l’envie d’aller travailler, pourtant si présente au début. On parle beaucoup du burn-out, mais peu de cette lassitude du cœur, celle qui ne s’éteint pas avec une simple nuit de repos.

Cette fatigue est aussi le résultat d’une accumulation d’incompréhensions : des décisions de la direction qui nous échappent, des plannings inadéquats qui épuisent les équipes, et bien sûr, la charge émotionnelle liée aux personnes dont on s’occupe. Ce sont ces tensions invisibles qui usent à petit feu, sans qu’on puisse toujours mettre des mots dessus.

Au début, quand j’ai commencé, mes collègues me disaient que j’avais toujours le sourire. Maintenant, il est moins présent. Peu à peu, les difficultés, les départs, les injustices ont grignoté cette légèreté. Il est toujours là, mais plus rare, plus discret. Comme si, à force d’encaisser, on finissait par moins s’autoriser à sourire autant.

Comment fait-on pour tenir ?

On développe des mécanismes de survie. L’humour, souvent. Ce rire qui cache bien des épuisements. L’entraide, toujours, parce qu’on ne pourrait pas affronter tout ça seuls. Et parfois, on accepte aussi de craquer, parce que ce métier ne peut pas se faire sans émotion, sans attachement.

On apprend à poser des barrières, même si elles ne sont jamais parfaitement étanches. À accepter que l’on ne peut pas sauver tout le monde, que notre rôle est d’accompagner, pas de porter tout sur nos épaules. Et surtout, on essaie de se préserver. Trouver du réconfort dans les petites victoires, les sourires échangés, ces moments où l’on sait qu’on a fait du bien à quelqu’un.

Un équilibre fragile, mais précieux

Ce métier est fait d’amour et d’usure. Il nous donne autant qu’il nous prend. Il façonne des cœurs solides, mais pas insensibles. Il nous apprend, jour après jour, que prendre soin des autres commence aussi par prendre soin de soi. Parce qu’un cœur qui encaisse a aussi besoin d’être ménagé pour continuer à battre au rythme du soin.

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